10

La veille de son mariage, Nephtys fut retrouvée morte. Contrairement à son habitude, elle avait demandé à rester seule. La cérémonie, simple échange privé d’intentions mutuelles, où le principal élément officiel serait le contrat exposant par le menu quels biens conserverait chaque conjoint en cas de divorce, serait néanmoins prétexte à une réception durant laquelle les parents respectifs rivaliseraient de largesses, feraient montre de leur fortune et arrangeraient des rencontres pour leurs enfants encore célibataires.

Huy se remettait de ses blessures, maudissant son avant-bras gauche cassé que le médecin de la Maison de Vie avait mis dans une attelle puis bandé trop étroitement. Il apprit le meurtre par Nebamon, qui le réveilla vers la onzième heure de la nuit en tambourinant furieusement à sa porte. Malgré ses yeux rougis, le jeune homme semblait calme – jusqu’au moment où Huy lui tendit une coupe de bière. Ses mains tremblaient si violemment qu’il fut incapable de la porter à ses lèvres. Il lui fallut plusieurs minutes pour arriver à s’exprimer.

La jeune fille potelée et si pleine de vie avait été exécutée de la même manière que les victimes précédentes. On l’avait découverte allongée sur le dos, nue, les mains jointes. Le corps ne présentait aucune lésion, aucune trace de lutte.

« À présent j’ai perdu deux sœurs. Je sais que tu travailles pour Ipouky, mais tu dois, oui, tu dois absolument accepter mon aide. J’en ai le droit. Je cherche vengeance.

— Et Ankhou ?

— Il organise sa chasse comme il l’entend.

— Pourquoi ne te joins-tu pas à lui ?

— Parce que je pense que tu sais ce que tu fais. »

Sa réponse, telle qu’il l’avait donnée, semblait trop bien préparée.

« Ne veux-tu pas me dire ce que tu as appris ? poursuivit-il. Je suis plus vieux que le roi, et la douleur a fait de moi un homme. »

Huy songea à Réni. Comment réagissait le vieux scribe ? Que devenait son détachement philosophique ? Était-il toujours aussi disposé à laisser l’enquête aux mains des Mézai ? Et que lui disait son cœur à propos des dieux qui l’avaient distingué, lui entre tous, pour subir ce destin-là ? Qui blâmait-il, vers qui se tournerait-il pour trouver le réconfort et la protection ? Sa fille puînée était déjà presque prête pour l’inhumation – le corps vidé, desséché, regarni, paré en vue de la longue nuit, bandeletté du lin le plus fin avec un scarabée sur le cœur, et déposé dans son cercueil de cèdre peint. Bientôt sa bouche serait ouverte par le prêtre-lecteur et la purification lui serait administrée par le prêtre de Sem. Horus lui rendrait l’usage des cinq sens avant qu’elle ne pénètre dans les Champs d’Éarrou. Elle descendrait dans le Hall des Deux Vérités et se présenterait devant les Quarante-Deux Juges. Puis Nephtys la suivrait, et au lieu de se tenir en jeune épousée devant Rénénoutet et Taouaret, ombre, elle irait à la rencontre d’Anubis et d’Osiris.

Réni chercherait-il la consolation dans les bras de sa dernière fille, ou l’oubli dans le vin ? Peut-être choisirait-il une autre voie. Après avoir revu le scribe, Huy n’avait plus guère de doute sur l’identité du riche client de la Cité des rêves, et savait pourquoi le profil entr’aperçu lui avait paru familier. Il se rappela le bleu sur l’épaule de Kafy. Les autres membres de la famille connaissaient-ils ses préférences ? Nephtys les ignorait. Comment réagirait Ankhou s’il les découvrait ?

Cette nouvelle mort indiquait que les motifs du tueur n’avaient pas changé. Le meurtre d’Isis avait pu être une aberration, ou n’avoir aucun rapport avec les autres. De toute évidence, Merymosé avait péri parce qu’il avait trouvé une piste assez importante pour menacer le tueur, et Huy avait conscience que sa propre réticence à se fier au policier avait été une cause indirecte de sa mort.

Un seul détail restait à vérifier, et il savait qu’il ne pourrait accomplir cette tâche lui-même. Ipouky ne pourrait lui obtenir l’autorisation de voir le dernier corps, et il ne bénéficiait plus du statut officiel qui lui avait permis de brusquer l’embaumeur. Pouvait-il demander au jeune Nebamon de se charger à sa place d’une telle besogne ? Pour cet enfant dont le deuil avait fait un homme, la meilleure forme de soulagement résidait toutefois dans l’action.

Il prit rapidement sa décision.

« J’accepte ton aide. »

L’espoir brilla dans les yeux de Nebamon, et en même temps l’empressement et la tristesse. La peur, aussi. Quels secrets hantaient la famille de Réni ?

Était-ce exposer Nebamon à un danger que de le mêler à l’affaire ? Mais il était trop tard pour se dédire.

« J’ai besoin de savoir de quelle façon Nephtys est morte. N’y a-t-il pas trace de blessure, tout comme pour Néferoukhébit ? Ce sera difficile. Il te faudra examiner attentivement son corps. »

Il avait décidé de ne pas mettre le jeune homme sur la voie. Mais Nebamon lui répondit :

« Je l’ai déjà fait. Je savais qu’il y avait forcément une blessure : Nephtys n’a été ni noyée, ni étranglée, ni empoisonnée. Il y a une petite marque, à peine plus grosse qu’une pointe d’aiguille, sous son sein gauche.

— Je vois.

— Est-ce ainsi que les autres ont été tuées ?

— Oui.

— Que fait-on, maintenant ?

— Rentre chez toi. Console tes parents. Fais ton possible pour découvrir les intentions d’Ankhou. Il faut avancer avec précaution pour ne pas effaroucher notre gibier. »

Nebamon partit. Huy le regarda traverser la petite place sur laquelle donnait son logis, et disparaître au coin d’une rue pour regagner le quartier du palais. Il songea aux préparatifs de mariage abandonnés, aux pensées que remuait le fiancé dont il ne connaissait même pas le nom, aux décorations désormais dérisoires. Nous instaurons l’ordre et nous nous croyons maîtres de la situation, se dit-il. Alors Nou renverse la table et brise ce que nous avons mis toute une vie à construire. Peut-être un jour parviendra-t-il même à anéantir les pyramides que nous avons édifiées pour braver son chaos. Si solide que nous bâtissions, nos vies restent telles des cahutes de paille et de boue, à la merci du Fleuve et du Soleil.

 

Ayant endossé la livrée discrète de la maison d’Ipouky, son visage couvert d’un maquillage dissimulant la majeure partie de ses ecchymoses, et son bras attaché dans une écharpe de lin, Huy consacra les deux journées suivantes à des courses fictives dans le quartier du palais. Grâce à ce subterfuge, il passa assez souvent devant la demeure de Réni pour pouvoir juger de l’état et de la hauteur des murs, du nombre d’issues et des rues où elles aboutissaient. Les murs étaient revêtus d’un plâtre rendant l’escalade difficilement praticable ; d’ailleurs, si quelqu’un avait tenté d’emprunter ce chemin, des éraflures l’auraient assurément indiqué. Il y avait deux portes, outre l’entrée principale : une petite qui donnait directement accès au jardin depuis une allée parallèle au flanc est de la maison, et un double portail, destiné aux chariots et aux charrettes, débouchant sur une large place en face du mur nord.

Pendant ces deux jours, aucun membre de la famille ne quitta la maison, à une seule exception. Ankhou, qui oignait d’huile ses bras musclés pour les présenter à leur avantage mais dont l’estomac s’amollissait déjà, avait accompagné le char étroit, tiré par un bœuf blanc, qui emportait chez l’embaumeur la dépouille de Nephtys, enveloppée d’un drap en lin blanc. Huy l’avait suivi. Au sortir de chez l’embaumeur, Ankhou s’était rendu à la Caserne Est où il avait passé l’après-midi à boire avec des amis. Il n’en était parti que lorsque le soleil dans sa barque seqtet naviguait vers l’Horizon de Manou, et ne s’était arrêté que pour acheter de la menthe et de la coriandre à un étal, et boire plusieurs tasses auprès d’un porteur d’eau.

Réni, son épouse et la fille aînée ne donnaient pas signe de vie. Nebamon ne tenta pas d’entrer en contact avec Huy. Un flot constant de visiteurs fréquentait la maison, parmi lesquels Ipouky.

« C’est curieux, lui confia plus tard son employeur. Réni a pris de l’âge. Il s’est recroquevillé comme s’il se préparait déjà à retourner vers Geb. Quand je suis allé lui parler, c’est à peine s’il m’a remarqué. Les frères aspirent à la vengeance, l’aîné surtout, mais il ne sait que faire. Il m’a demandé si ses hommes pouvaient collaborer avec les miens. Ce sont de mauvais sujets, des élèves officiers, et je doute qu’ils fassent davantage que trouver un exutoire en remuant beaucoup d’air, sans aller au fond de l’affaire. Ils boiront, jureront et projetteront des exploits grandioses. S’ils trouvent Sourérê, ils lui arracheront les membres un à un. Nebamon, lui, est plus posé. Le connais-tu ?

— Non. Je ne l’ai rencontré qu’une fois.

— Il est intelligent, mais je n’arrive pas à le cerner. La mère et la fille ont gagné en stature. Elles sont devenues la force de la famille, la fille en particulier. Toutefois, le visage de la mère reflète une âpre satisfaction, comme si une prophétie dont elle avait attendu l’accomplissement s’était enfin réalisée. Mais je crains pour elles. Tu dois absolument retrouver Pahéri et mettre fin à ses agissements.

— Es-tu sûr de ne rien savoir de plus ? On ne peut retrouver une bête féroce qu’en surveillant le lieu où elle a tué pour la dernière fois. »

Ipouky plongea son regard dans celui de Huy.

« Je sais que tu ne m’accordes pas toute ta confiance, et pourquoi le ferais-tu, quand tout ce que j’ai à t’offrir est ma conviction que mon fils est là ? Mais mon âme sent sa présence, dit-il, se frappant les cuisses en un geste de frustration. À ta place, moi non plus je ne donnerais pas grand crédit à ces pressentiments : »

La panique qui s’était déjà emparée d’autres parents dans le quartier du palais avait ressuscité avec une force accrue. Horemheb fit proclamer un avis selon lequel l’enquête de Kenamoun porterait bientôt ses fruits et seule était utile l’observance des mesures de sécurité ordinaires. La saison s’avançait, et chaque jour le temps était plus chaud. Bientôt viendrait akhet, la saison de l’Inondation, mais l’on ne croyait pas que le Fleuve monterait autant qu’il le fallait. Or si la crue s’arrêtait ne fût-ce que d’une fraction sous le niveau minimal, une année de famine s’ensuivrait. Les gens étaient inquiets. Les choses n’allaient pas bien. Où étaient les dieux ? Pourquoi ne venaient-ils pas les secourir dans leur détresse ? Était-ce le début d’un Jugement ?

« Où en est Kenamoun ? demanda Huy.

— Horemheb lui mène la vie dure. Il veut faire un grand déploiement de forces. Nous aurons bientôt deux hommes dans chacune de nos rues, et par conséquent plus aucun dans le quartier du port où le crime redoublera. Il est également question de faire appel à l’armée. Mais certains disent que Sourérê a invoqué des démons, et que de simples mortels ne seront d’aucune utilité contre eux. Quant à Kenamoun, en dépit de son calme apparent, il est toujours en sueur.

— Si Sourérê est encore en ville, ils le trouveront. »

Ipouky acquiesça, mais il resta songeur.

 

Le troisième jour, Nebamon et Ankhou quittèrent ensemble leur demeure au petit matin. Huy remarqua immédiatement qu’ils n’étaient pas armés. Le soleil filtrait dans les rues ocre, profondément encaissées, à travers une brume tenace. Deux aigrettes, dérangées par le claquement produit par la porte du jardin en se refermant, quittèrent le mur où elles étaient perchées et décrivirent un cercle au-dessus de la maison de Réni avant de prendre la direction du Fleuve. Huy avait élu domicile chez Ipouky, dans une petite pièce du haut où les jeunes enfants venaient le contempler avec curiosité. Chaque nuit il s’était levé à la neuvième heure – bien avant l’apparition du soleil – pour se poster sur la place au nord de chez Réni, sous un porche d’où il pouvait observer à la fois l’allée et le grand portail. L’entrée principale était toujours surveillée par un portier, et il eût été impossible d’ouvrir sans aide les grands battants du portail nord, aussi Huy en déduisit-il que si quelqu’un voulait entrer ou sortir de la maison sans se faire voir, il lui faudrait emprunter l’entrée du jardin ; mais l’allée était trop rectiligne et étroite pour offrir une cachette. Les renforts de police entreraient en action dès la nuit suivante, ce dont les autorités n’avaient pas fait secret afin d’apaiser les esprits. Huy avait conclu que si un membre de la maisonnée souhaitait entreprendre une action clandestine, ce serait le moment idéal.

Malgré l’heure matinale, la place n’était pas déserte. Déjà des serviteurs étaient descendus au port et s’en revenaient chargés de poissons – destinés à leurs propres repas, car les grands seigneurs qui vivaient ici ne se seraient jamais abaissés à consommer de la chair maudite. Pour leur petit déjeuner, les domestiques auraient du ful[17] des olives et du fromage blanc, après quoi ils confectionneraient des repas plus somptueux pour leurs maîtres, composés de dattes, de grenades, de gâteaux au miel et, dans le palais lui-même, des fruits du depeh[18] cette rareté que l’on continuait d’importer de l’Empire du Nord désormais perdu. Évoluant en silence dans la brume, leur ombre mince projetée derrière eux par le soleil, ils semblaient peupler un rêve.

Avec détermination et sans échanger de paroles, les deux frères descendirent l’allée vers le sud puis, une fois au bout, bifurquèrent vers l’ouest, tandis que la brume mouvante se dissipait derrière eux. Ankhou portait un paquet enveloppé de feuilles de vigne. Huy les suivait à bonne distance. Il était incommodé par son bras cassé et savait que si Nebamon l’apercevait, il reconnaîtrait aussitôt sa silhouette trapue.

Pendant qu’ils allaient par les rues et traversaient les places du quartier du palais en reprenant la direction du nord, les passants se firent plus nombreux, ce qui facilita la filature. Mais cela obligeait aussi Huy à les suivre de plus près, pour éviter de les perdre dans la foule. Il réfléchissait à ce qu’il ferait au cas où ils se séparaient, bien que son cœur envisageât la possibilité que Nebamon se fût arrangé pour accompagner son frère. Une colonne de soldats, marchant vers le palais, lui barra la route toute une minute, mais Huy avait d’ores et déjà la certitude que les fils de Réni se dirigeaient vers la cité proprement dite et, poursuivant dans cette voie, il les rattrapa bien vite.

En se dissimulant derrière un grand char à bœufs chargé de jarres à provisions, Huy réussit à traverser sans se faire voir l’espace découvert qui séparait le palais de la cité, mais aucun des frères ne semblait conscient d’être suivi. Ils prirent la route principale qui coupait en deux la capitale du Sud suivant un axe nord-sud, et tournèrent à droite, dans une rue montant en pente douce vers le sommet d’une petite colline. C’était un quartier résidentiel, encore désert. Sachant que les artères formaient un quadrillage, Huy n’eut aucune peine à conserver un angle d’écart avec son gibier. L’inconvénient résidait dans la similitude des rues. Du côté de la route, les demeures ne présentaient qu’un mur nu, ponctué à intervalles irréguliers de portes donnant sur des cours et, de temps en temps, d’une petite fenêtre en étage.

Huy suivait Nebamon et Ankhou en mémorisant le nombre de virages à droite et à gauche qu’ils avaient accomplis depuis qu’ils avaient quitté la route en pente, cinq minutes plus tôt, quand soudain il sut où il était. Il ralentit le pas à l’approche de la rue suivante et tourna au coin avec prudence.

Là, comme dans une fresque, se trouvait la maison. Sans en être bien conscient sur le coup, il fut certain que c’était celle-là. Il vit la chaux qui avait viré au beige pâle, la porte marron écaillée. En haut, le mur était percé d’une petite fenêtre aux volets clos. À cette exception près, il était nu jusqu’à la toiture en tuiles et sur vingt pas de part et d’autre.

Ankhou frappa à la porte, qui s’ouvrit presque immédiatement pour se refermer derrière lui sitôt qu’il fut entré. Nebamon patienta dehors. Observant la scène du coin de la rue, Huy priait pour qu’aucun serviteur ne survienne et ne l’interroge sur sa présence. Le mur de la maison d’en face était aveugle, comme il s’y attendait. La porte d’entrée était donc à l’abri des regards. Il n’y avait là aucune échoppe, aucun puits, pas même une place ombragée à l’extrémité de la rue.

La brume s’était dispersée, et le soleil levant, dans sa barque matet, jetait une lumière blanche qui ne créait pas d’ombres. Tâchant d’amortir le crissement du gravier sous ses sandales, Huy quitta l’angle de la rue et trouva un petit coin d’ombre. Il se couvrit la tête et s’accroupit pour attendre.

À peine cinq minutes plus tard, Ankhou ressortit et reprit le chemin en sens inverse, Nebamon lui emboîtant le pas sans un mot. Il ne portait plus le paquet enveloppé de feuilles. Huy les regarda partir. Ankhou avait les sourcils froncés et les mâchoires crispées par la colère.

 

Pour Huy, l’attente recommença. Rien ne bougeait, aucun bruit ne résonnait. Tous ceux qui devaient sortir étaient sûrement déjà partis, et personne ne reviendrait avant que le soleil eût dépassé son zénith. La lumière blanchissait le sol poudreux, et dans sa progression le soleil le priva de l’ombre avare. Une heure s’écoula. Comme sur un signal, les grillons entonnèrent à l’unisson leur chant monotone, qui le fit somnoler. À nouveau, de petites ombres commencèrent à investir la rue. Si intense était le silence qu’un cobra sortit d’un coin invisible. Noir sur le sol blanc, lent et souple, il traça son chemin jusqu’au milieu de la voie. Une autre heure passa. Huy se demandait s’il n’avait pas eu tort de rester, et s’il se pouvait que personne ne sortît avant la nuit, quand la porte s’ouvrit. Apparut un homme de haute taille, bien vêtu, la tête enturbannée pour se prémunir du soleil, qui descendit la route d’un pas pressé vers le centre de la ville.

Huy avait immédiatement reconnu Sourérê mais, habillé comme il l’était, personne d’autre ne devinerait son identité. Huy était satisfait d’avoir suivi le même raisonnement que lui : cette heure du jour était la plus sûre pour circuler – les gens avaient l’esprit tout à leur travail et à leurs propres affaires, les rues grouillaient de monde et la chaleur étouffante émoussait les sens, sauf chez ceux à qui il fallait rester vigilant pour survivre.

Dès que la mince silhouette eut disparu au bout de la rue, Huy s’approcha rapidement de la porte et en palpa le pourtour de sa main droite. C’était une porte de bonne qualité, encastrée dans le mur, et au verrou si astucieusement dissimulé qu’il ne parvint pas à le trouver. Cependant, elle comportait en son centre une poignée de bois. Huy réussit à y caler son pied et, s’étirant de tout son long, à agripper le bord supérieur du linteau qui surplombait la porte, puis à se hisser. En équilibre sur ses pieds, accroché à la pierre par sa main gauche au prix d’un douloureux effort pour son bras blessé, il tendit la main droite vers les volets de la petite fenêtre et essaya de les forcer. La sueur ruisselait sur son front. Il expulsa violemment l’air de ses poumons lorsque les persiennes cédèrent. Emportées par leur propre poids, elles claquèrent contre le mur. Huy retint son souffle. Le bruit avait résonné comme un coup de tonnerre. Un long moment, il resta suspendu ainsi, répugnant à quitter sans raison cette position atteinte à grand-peine mais craignant que quelqu’un ne surgisse. Personne ne parut. Laborieusement, il posa sa main valide sur le rebord de la fenêtre, s’allongea de toute sa taille, et réussit se hisser puis à s’introduire par la fenêtre.

Il retomba sur le plancher avec fracas, poignardé par la souffrance : tout son poids avait porté sur son bras gauche. Mais il se releva d’un bond et referma les volets. Il avait immédiatement reconnu la pièce. Avec précaution, il s’approcha de la porte et tendit l’oreille ; mais il savait qu’il y avait pas de domestique ni même de chien, car il les aurait réveillés depuis longtemps. Une partie de son cœur se permit brièvement de s’amuser de sa témérité. Puis il ouvrit la porte.

Il se retrouva sur une étroite coursive, dominant une cour beaucoup plus petite que ne le justifiait la façade de la maison. Elle offrait un aspect à la fois net et négligé : un palmier poussiéreux s’inclinait au-dessus d’un banc de pierre, près d’un petit bassin à moitié vide. Il n’y avait pas signe de vie, et rien n’indiquait que les lieux étaient occupés. À côté de la porte qu’il venait de franchir s’en trouvait une autre et, à côté de celle-ci, une fenêtre intérieure. Au-delà, des marches raides – presque aussi abruptes qu’une échelle – donnaient accès à la cour.

Huy ne voulait pas passer plus de temps que nécessaire en haut, où il se sentait pris au piège, car il était hors de question qu’il s’échappe de la maison par la voie qu’il avait empruntée pour y entrer. Hâtivement, il essaya d’ouvrir la porte de la seconde pièce et la sentit céder. À l’intérieur, il vit un vieux lit qui ne semblait pas utilisé et la traditionnelle table basse accompagnée d’une chaise. Une fouille rapide ne lui permit de découvrir que deux rouleaux de papyrus effrités où l’écriture pâlie était indéchiffrable.

Il n’y avait pas d’autre chambre à cet étage : le mur formant le côté opposé de la cour devait appartenir à la demeure voisine. En bas restaient deux pièces. L’une était un vestibule. L’autre renfermait un lit, une longue table basse et trois tabourets. Sur deux des sièges avaient été placés des coffrets de bois identiques. Sur la table, le paquet apporté par Ankhou était ouvert. Son contenu, encore disposé en piles bien nettes, scintillait dans la lumière voilée : agates, améthystes, jaspe rouge et jaune, béryls, cornaline, grenats, lapis-lazuli et perles d’or. Certaines pierres se présentaient sous forme de colliers, d’autres de pendants d’oreilles ; la plupart étaient non serties. Prenant soin de ne pas en défaire l’ordonnance, à l’affût du moindre bruit provenant de la rue, Huy porta son attention sur les deux coffrets. L’un était neuf. L’autre, constata-t-il, était usé et conservait des traces de sable. Il était en cèdre de bonne qualité, et avait le fond humide.

Chacun des coffrets fermait par de simples verrous, que Huy tira avec précaution. Sourérê n’aurait pas hésité à placer des scorpions à l’intérieur s’il avait soupçonné un instant que l’on pût y toucher. Le coffret neuf ne contenait pas de scorpion, mais des bijoux et des perles d’or. Il était presque plein à ras bord, et Huy ne put le soulever d’une seule main. Le second contenait des documents – des comptes. Chacun des cinq petits rouleaux de papyrus portait des listes serrées de chiffres, à l’encre rouge ou noire.

Huy les parcourut rapidement, et comprit. Il comprit aussi pourquoi les rouleaux de papyrus étaient neufs, alors que leur contenu concernait des transactions vieilles de sept ans. C’étaient des copies. Sourérê gardait les originaux en lieu sûr. Il devait les avoir conservés comme une sorte d’assurance, avant d’être déchu de ses fonctions.

Au-dehors, Huy ne mit pas longtemps à découvrir le trou récent sous une dalle où Sourérê avait dissimulé le coffret de documents. Il imaginait fort bien l’échange au cours duquel il remettait un petit rouleau à Ankhou en contrepartie d’une nouvelle livraison de joyaux, promettant sans doute de restituer les originaux dès qu’il serait loin et en lieu sûr. D’ici là, il avait trouvé le moyen de financer sa mission.

La cité des rêves
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